AFRIQUE — Les États africains empruntent pour financer leur développement. Rien d'anormal jusque-là. Le problème commence lorsque les milliards empruntés produisent moins de richesse que les intérêts qu'il faudra finalement rembourser.

Routes, barrages, ports, centrales électriques, écoles ou hôpitaux : une dette peut être un investissement intelligent lorsqu'elle permet de créer des emplois, d'augmenter la production et de générer suffisamment de revenus pour rembourser l'emprunt.

Mais lorsque l'argent finance des projets mal préparés, des dépenses improductives ou des infrastructures dont le coût dépasse largement les bénéfices économiques attendus, l'équation devient beaucoup moins sympathique.

Le gouvernement signe. Le créancier prête. Et le contribuable finit par payer.

Selon la CNUCED, les gouvernements d'Afrique subsaharienne consacraient en 2024 environ 18,7 % de leurs recettes au service de leur dette publique extérieure garantie par l'État, contre environ 6 % dix ans plus tôt.

Autrement dit, une part importante de l'argent qui pourrait servir à financer les services publics part désormais dans le remboursement de décisions prises parfois plusieurs années auparavant.

Et la dette a une particularité remarquable : elle survit aux gouvernements.

Un président peut quitter le pouvoir. Un ministre peut changer de portefeuille. Un gouvernement peut être remplacé.

La dette, elle, reste tranquillement dans les comptes.

Le vrai problème n'est donc pas d'emprunter

Le développement nécessite des investissements massifs et beaucoup de pays africains n'ont pas suffisamment de recettes publiques pour tout financer seuls.

Le véritable problème est plutôt : combien emprunte-t-on, à quel prix, pour quoi faire et avec quels résultats ?

Un milliard investi dans une centrale électrique productive peut contribuer à faire tourner des milliers d'entreprises.

Un milliard dépensé dans un projet mal conçu peut simplement laisser derrière lui une jolie cérémonie d'inauguration… et une très vilaine échéance.

C'est d'ailleurs l'une des grandes maladies de la dette publique : on voit facilement le ruban coupé, beaucoup moins facilement les intérêts payés dix ans plus tard. 

Et qui rembourse ?

La réponse est beaucoup moins glamour.

L'État rembourse avec ses recettes : impôts, taxes, droits de douane, revenus des ressources naturelles et autres recettes publiques.

En clair, la population participe indirectement au remboursement.

Le citoyen qui n'était même pas né lorsque le contrat a été signé peut donc se retrouver, des années plus tard, à vivre dans un pays où une partie du budget est déjà réservée aux créanciers.

Bienvenue dans la vie adulte : tu viens à peine de naître, mais ton pays a déjà une facture pour toi. 

La question que les citoyens devraient poser

Lorsqu'un gouvernement annonce fièrement avoir obtenu un nouveau financement de plusieurs centaines de milliards, la question ne devrait pas être uniquement :

«« Combien avons-nous obtenu ? »»

Mais plutôt :

«« Combien allons-nous réellement rembourser ? »»

À quel taux ? Pour combien d'années ? Pour quel projet ? Qui l'exécute ? Quel sera son rendement ? Combien d'emplois créera-t-il ? Et surtout : où est le contrat ?

Car la dette peut être un moteur de développement.

Mais une dette mal gérée peut devenir une chaîne.

L'Afrique n'a donc pas nécessairement besoin d'arrêter d'emprunter. Elle doit surtout apprendre à mieux emprunter, mieux investir, mieux contrôler et surtout mieux rendre des comptes.

Parce qu'un milliard emprunté pour créer dix milliards de richesse est un investissement.

Un milliard emprunté pour créer un milliard de dettes supplémentaires est…

une très longue facture avec une cérémonie d'inauguration au milieu. 

Sources : CNUCED, FMI, Banque mondiale.